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Qui est rance, qui est triste ?

Justice au Singulier - philippe.bilger, 15/03/2015

Pardon, monsieur le Premier ministre, mais votre camp largement entendu et composé n'est ni d'une première fraîcheur ni follement gai !

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Le Premier ministre, qui aime beaucoup cette phrase, continue à reprocher au FN de "ne pas aimer la France".

Pourquoi pas s'il considère qu'il n'y a qu'une façon de l'aimer : la sienne, celle des socialistes ? Une seule manière de dénoncer ce qu'il appelle la haine et la stigmatisation, par l'expression d'une haine et d'une stigmatisation encore plus virulentes ?

Mais Manuel Valls a cru bon d'ajouter à sa diatribe usuelle ces deux qualifications : "C'est rance, c'est triste".

Certes elles s'appliquent au FN mais je ne doute pas que dans son esprit elles visent bien au-delà et concernent, par exemple, l'attitude d'un Michel Onfray qui a eu le front de préférer l'exigence de vérité à l'adhésion partisane.

Elles se rapportent probablement à cet univers dangereux, imprévisible, libre et résistant qui s'oppose au catéchisme de gauche et aux prétendues "valeurs" républicaines alors que, comme le dit très bien Denis Tillinac, il n'y a pas de "valeurs" républicaines mais seulement des principes (Le Figaro).

Je suis d'autant plus frappé par l'utilisation de ces deux adjectifs que, ces derniers jours tout au contraire a démontré que le "rance" et le "triste" avaient définitivement, et pour longtemps, changé de camp.

Et que cela entraîne un bouleversement dont la bien-pensance socialiste et la religiosité démocratique vont avoir du mal à se remettre.

Rance, triste, Denis Tillinac que je viens d'évoquer ? Alors que dans un entretien éblouissant, il offre des réponses lucides et des constats sans complaisance. Quand sur la droite, sur le FN, sur la gauche, sur le "champ épistémologique qui pour la première fois depuis la Libération n'est plus à gauche", sur les symboles et la mythologie qui ne sont pas ceux du socialisme, sur la France et sur son avenir, il formule de profondes évidences qui, si longtemps tues, font du bien à l'esprit et au coeur (Le Figaro).

Rance, triste, Michel Onfray auquel Franz-Oivier Giesbert rend justice dans un remarquable numéro du Point qui lui est principalement consacré ? Alors que "ce philosophe qui secoue la France" et qui aspire à une vraie gauche démolit avec allégresse et fureur la piètre et navrante attaque de Manuel Valls à son encontre, glorifie la liberté et l'intelligence critique, dénonce les élitismes sans consistance ni légitimité et, avec une sincérité nue et une pudeur délicate, redonne vie à tous ceux qui l'ont aimé, formé, aidé et sauvé.

Rances, tristes, ces hussards de la pensée, ces bretteurs qui ne sont pas d'estrade ? Rance, triste, Sylvain Tesson qui vient de se voir octroyer le Prix des Hussards pour son formidable récit, "Berezina", mêlant la bravoure de l'armée de Napoléon, lors de la retraite de Russie, à des morceaux de bravoure littéraires, épiques, revigorants et nostalgiques sur le courage, la gloire, l'honneur et une éthique de l'audace et du risque qui vient battre en brèche les prudences et sectarismes idéologiques d'aujourd'hui ?

Je prends garde de ne pas oublier Robert Ménard le pestiféré d'élection, l'ennemi privilégié ! Rance et triste, Robert Ménard parce qu'il éprouverait "la nostalgie de l'Algérie française", ressentirait une fidélité émue à l'égard de son père et serait encore horrifié par les massacres qui ont suivi le cessez-le-feu du 19 mars 1962 ?

Je n'aurais pas débaptisé cette rue de Béziers même si je comprends sa démarche. Elle a été approuvée par un Conseil municipal dans lequel le FN n'a que trois conseillers. Le culte familial et la volonté légitime de remettre en lumière les pages tragiques et contrastées de la guerre d'Algérie n'exigeaient pas forcément cette consécration municipale même si Hélie de Saint Marc, héros pour les uns, factieux réhabilité pour d'autres et, pour tous, homme respecté et intègre, n'était pas indigne de cet honneur.

Je pourrais continuer cette liste et y ajouter, par exemple, Eric Zemmour, Ivan Rioufol - qui un jour, peut-être, nous surprendra -, Alain Finkielkraut, Gilles-William Goldnadel et Régis Debray, en tout cas avant qu'il soit engoncé dans sa posture figée pour l'éternité.

On aurait tort de ne la juger que concernée par la politique. Pour peu qu'on se penche sur le clientélisme de la critique littéraire - les quotidiens et les hebdomadaires se reconnaîtront ! -, j'ose soutenir qu'un Patrick Besson, se payant avec une ironie féroce l'esprit de sérieux du Monde des livres et de son mentor Jean Birnbaum, aurait sa place dans ce camp des rebelles tous azimuts.

Aussi contradictoires qu'ils puissent apparaître, ils ont cependant un point commun : ils brisent les écorces superficielles, mettent en pièces les fausses réputations, se battent, résistent et même aujourd'hui contre-attaquent. On les voit, on les écoute, on les lit. Cette hégémonie de la réaction au sens noble du terme doit avoir pour conséquence de leur faire abandonner, pour tel ou tel, la posture de martyr. C'est d'ailleurs un danger que ces avancées médiatiques qui pourraient à force les conduire vers un discours convenu, prévisible, à la provocation programmée.

Tout de même, qu'on les compare avec les Minc, Attali et BHL tristement officiels, répétitifs, consultés sur tout, péremptoires sur tout ! Ni rances ni tristes mais assurés d'eux-mêmes sans l'ombre d'un doute, d'une hésitation. C'est pire.

Définitivement, ces médiocres attributs relèvent de cette chape de plomb qu'on prétend nous imposer pour notre bien, apposer sur nos vies, nos divertissements, nos choix et notre crépuscule. De ce gouvernement sur nos destinées de la part d'un gouvernement impuissant face à l'essentiel. De ce totalitarisme mou, doux et corrupteur. De ces injonctions permanentes qui nous ordonnent, au nom de la République devenue un concept vide à force d'être exploitée, de penser "juste", de parler "bien" et d'écrire "convenable". De préférer la banalité bête au soufre intelligent. Le lit confortable des idées toutes faites à l'inconfort stimulant des contradictions et des surprises. La facilité de la haine à la vigueur convaincante parce que courtoise de l'affrontement politique et démocratique.

Pardon, monsieur le Premier ministre, mais votre camp largement entendu et composé n'est ni d'une première fraîcheur ni follement gai !


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