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Etre journaliste et de gauche, une consécration ?

Justice au Singulier - philippe.bilger, 7/09/2015

Cacher l'homme ou la femme qu'on est pour servir l'information des citoyens : un défi qui, relevé, apporte sa pierre à la démocratie et vaut tous les engagements partisans.

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Un billet peut être l'humeur, le trait d'un instant comme le résultat d'une matière composite.

Pour celui-ci, dans ma tête s'est mélangé un bel et sensible entretien avec Anne Sinclair (TéléObs) et les réactions qui ont suivi la nomination de Guillaume Zeller nouveau rédacteur en chef d'i-Télé (Le Monde, Le Figaro).

Anne Sinclair restera un regret même si cette personnalité singulière a toujours su habiller ses refus avec une infinie délicatesse.
J'aurais beaucoup aimé la questionner dans le cadre de mes entretiens vidéos et, sans présomption, ce n'est pas l'émission que Laurent Delahousse, avec ses interrogations superficielles, lui a consacrée qui aurait pu me faire dévier de mon envie.

Sans davantage de vanité, mais parce que pour qui est passionné par la psychologie d'autrui, il y a le désir, un jour, d'être à son tour écouté, scruté, piégé, compris par une intelligence et une finesse rares dans le milieu médiatique et, j'ose le dire, Anne Sinclair m'aurait comblé si elle avait accepté de me faire cette grâce sur Europe 1.

Je n'ai aucune raison de douter des motifs qu'elle a invoqués pour l'une et l'autre démarche mais tout de même ne m'a-t-elle pas perçu comme trop atypique pour le double rôle que j'aurais rêvé de m'assigner ?

Il m'a manqué de la questionner et d'être questionné par elle.

L'entretien tout de sérénité et de mesure, où elle se livre peu, sans aigreur ni ressentiment, se termine par "J'ai tourné la page" et il est clair que chez elle tout a tourné la page.

J'apprécie cette grande journaliste qui, ayant eu un conflit judiciaire avec Jean-Marie Le Pen l'ayant insultée, ne l'avait évidemment jamais invité à 7 sur 7. En revanche, son honnêteté me touche qui la conduit à déclarer que "on ne peut pas dire aujourd'hui que le FN se situe hors de la démocratie. Donc oui je pourrais interviewer Marine Le Pen... mais je ne suis pas candidate !".

Anne Sinclair, sans l'avoir proclamé, n'a jamais dissimulé sa sensibilité de gauche. Il est clair, pour tous ceux qui entendent Patrick Cohen sur quelque sujet que ce soit, que ses convictions, et ses questions et ses insistances le démontrent, le situent dans le camp de la gauche médiatique. A mon avis, celui qui a été jusqu'il y a peu le plus remarquable journaliste de l'audiovisuel français, Michel Field - maintenant à la tête de France 5 : déjà un très bon point pour Delphine Ernotte qui l'a choisi - n'a jamais caché que dans sa jeunesse il a appartenu à la Ligue Communiste Révolutionnaire comme, d'ailleurs, Denis Olivennes qui, à l'évidence, en est resté marqué aujourd'hui pour le meilleur, et non pas pour le pire. Quant à Serge July, quand il a été en charge de Libération qui n'était pas qu'un quotidien idéologique, on a assez parlé de ses années révolutionnaires auparavant.

Je présente cet inventaire disparate qui ne m'effraie pas pour me féliciter du fait que ces parcours ostensibles de gauche, d'une gauche discutable, voire d'une gauche extrême n'ont jamais suscité par la suite, dans le champ professionnel, d'oppositions, de critiques, de procès en illégitimité et en suspicion, qu'ils concernent les rédactions ou les Directions, de la part des tenants de "l'humanisme" et de "l'objectivité". Dès lors que la compétence était incontestable.

Tant mieux à partir du moment où le traitement est équitable. Où, si être ou avoir été de gauche et journaliste est une consécration, être ou avoir été de droite et journaliste n'est pas une malédiction. Si d'un côté il n'y a pas une sublimation et de l'autre une dénonciation.

La démonstration de cette choquante discrimination a été faite par les portraits consacrés à Guillaume Zeller, qui va arriver à i-Télé - qui s'appellera CNews - dans une ambiance guère favorable.

Pourquoi ? Examinons les éléments à charge.

Diplômé de Sciences Po et titulaire d'un DEA d'histoire contemporaine, en 2007 il devient rédacteur en chef de Direct Soir avant d'être nommé directeur de la rédaction de Direct 8 en 2011 et du pôle digital du quotidien Direct Matin en 2012.

Apparemment ce n'est pas le plus grave.

"C'est un spécialiste du catholicisme et de certains thèmes chers à la droite" : par exemple, Oran : la chasse à l'homme anti-européenne le 5 juillet 1962, Les religieux déportés à Dachau ou Un prêtre à la guerre (avec l'aumônier des parachutistes de Montauban dont certains furent victimes de Mohamed Merah).

Il y a pire encore paraît-il.

Invité à sept reprises par Radio Courtoisie, il a même écrit trois billets pour l'excellent site qu'est Boulevard Voltaire qui n'a que le tort irrémédiable d'avoir été créé par Robert Ménard et, chroniqueur littéraire dans une émission religieuse de Direct 8, il a osé comparer les "missions d'évangélisation" à des "missions d'amour".

J'oublie l'essentiel qui a été mentionné ailleurs que dans Le Monde et qui représente l'accusation suprême : il est catholique pratiquant.

Comment a-t-on pu promouvoir une telle personnalité, au trajet aussi pervers, aux expériences et à la pratique aussi désastreuses ! La rédaction d'i-Télé est plus qu'émue, qui se revendique de "l'humanisme et de l'objectivité" et craint de les voir s'effacer...

Faut-il vraiment rire de ce que révèle cet épisode avec la mise en cause malicieuse et partiale de Guillaume Zeller ? Si je saisis bien le raisonnement des journalistes, l'objectivité et l'humanisme, pour être des valeurs forcément absentes des carrières de droite, appartiennent consubstantiellement aux pratiques de gauche qui n'ont jamais à justifier de leur moralité professionnelle.

Si on était pessimiste, on pourrait alors considérer qu'être journaliste et de gauche constitue quasiment un pléonasme.

Pourtant je veux finir sur une note d'espoir. Il y a des journalistes sur l'opinion politique desquels je peux tout imaginer, précisément parce qu'ils ne nous permettent pas de savoir quoi que ce soit à ce sujet. Ils ont mis une cloison étanche entre les citoyens qu'ils sont dans l'intimité et les professionnels qu'ils incarnent dans l'espace public.

Yves Calvi, Patrick Roger, Thomas Sotto, Frédéric Taddéï, Elise Lucet ou Caroline Roux appartiennent, notamment, à cette catégorie qui sort le journalisme de l'idéologie oubliée, dépassée ou subtilement présentée.

Cacher l'homme ou la femme qu'on est pour servir l'information des citoyens : un défi qui, relevé, apporte sa pierre à la démocratie et vaut tous les engagements partisans.


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