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Philippe Courroye un martyr ?

Justice au singulier - philippe.bilger, 23/07/2012

Il y avait quelque chose de pathétique à entendre PC invoquer, avec la rigueur du grand professionnel qu’il avait été, une exemplarité qui n’était évidemment plus son obsession principale.

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On ne peut pas dénier à Philippe Courroye (PC), le procureur de la République de Nanterre, une constance dans l'affirmation de son personnage, une confiance en soi peu commune et une incoercible propension à s'estimer victime dès lors que son statut et son rôle sont mis en cause. Orgueil de la fonction, sûrement. Vanité du personnage, peut-être.
Je n’ai aucun scrupule à me mêler de la controverse née de son refus d’accepter sa nomination comme avocat général à la cour d’appel de Paris parce qu’elle est devenue publique, que je ne suis plus magistrat et que j’ai toujours dit ce que je pensais des pratiques et des comportements de mon ancien collègue, si remarquable longtemps, dans la gestion de certaines affaires sensibles, principalement les dossiers Woerth-Bettencourt.
Le Conseil supérieur de la magistrature (CSM) statuera le 31 juillet à ce sujet et je me demande si le terrain disciplinaire choisi par la Chancellerie – une mutation dans l’intérêt du service – ne risque pas de favoriser la cause de PC.
En effet, lui imputer une part de responsabilité dans le « climat exécrable de Nanterre » avec notamment le suicide d’un substitut et à cause de ses relations pathologiques avec Isabelle Prévost-Desprez, elle-même mise en examen pour violation du secret de l’instruction, n’est sans doute pas dénué de fondement mais ne me semble pas décisif.
PC est aussi blâmé pour « avoir tenté de découvrir les sources des journalistes qui travaillaient sur Bettencourt » (Libération). Sur le plan pénal, il a obtenu l’annulation de sa mise en examen même si Le Monde s’est pourvu en cassation contre l’arrêt de la cour d’appel de Paris. L’enquête disciplinaire, sur le même objet, est actuellement en cours au CSM.
Dans ces conditions, il est aisé de constater que le droit et ses inévitables entraves vont compliquer la prise d’une décision qui pourtant apparaissait inéluctable dès l’élection de François Hollande. En effet, il n’est personne qui à tort ou à raison reliait l’image de PC à l’exigence de justice mais plutôt à celle, pour être aimable, de justice politique ou, pire, de justice inféodée au Pouvoir. Non pas seulement parce que PC, magistrat intelligent et ambitieux, avait été désigné par Nicolas Sarkozy comme son ami mais en raison du fait que cette proximité avait eu à l’évidence des effets délétères sur l’Etat de droit. Il y a donc une hypocrisie qui impose un débat apparemment disciplinaire alors que profondément il devrait relever de l’éthique et de l’indépendance judiciaires.
Le Pouvoir d’aujourd’hui, s’il était logique et s’il pouvait se le permettre, devrait signifier à PC qu’il était impossible, sans être déplacé un jour, les temps ayant changé, de se mettre aussi ostensiblement au service de Nicolas Sarkozy et de ses desseins instrumentalisant ce qui avait pour vocation de demeurer libre et respectable.
Procureur à Nanterre, PC n’a d’ailleurs pas cherché à donner le change ni à dissimuler qu’en service commandé, son talent, sa force et son énergie n’avaient pour finalité que d’ordonner des enquêtes, dans les dossiers Woerth-Bettencourt, et d’empêcher l’ouverture d’informations qui, ailleurs, auraient été techniquement évidentes.
Le Pouvoir socialiste pourrait d’ailleurs se sentir autorisé à procéder à une telle affectation au parquet général de Paris qui n’est pas déshonorante même si j’admets volontiers qu’elle n’aurait pas le lustre de Nanterre. Mais on ne peut pas tout avoir, tout sauvegarder tout le temps. L’acceptation d’une justice partisane a pour rançon un futur aux couleurs plus tristes, moins glorieuses. Il est admis qu’à chaque alternance présidentielle, les Directeurs à la Chancellerie, le procureur de la République et le procureur général à Paris mettent en quelque sorte leur mandat à la disposition des nouveaux gouvernants. Cette tradition est respectée tôt ou tard et elle s’applique parfois à des personnalités dont l’esprit partisan n’a jamais été abusivement ressenti. Alors comment définir la pratique de PC à Nanterre qui s’est voulu ostensiblement, avec un efficace freinage procédural pendant longtemps, un soutien du président de la République ? Il y avait quelque chose de pathétique, parfois, à entendre PC invoquer, avec la rigueur du grand professionnel qu’il avait été, une exemplarité qui n’était évidemment plus son obsession principale.
Par ailleurs, peut-on oublier que tous ceux qui ont trempé avec lui dans cet immense désastre suscité par les écoutes clandestines Bettencourt ont perdu ou se sont fait très discrets ? Nicolas Sarkozy n’a pas été réélu, MAM a connu un sort à hauteur de ses médiocres capacités ministérielles – elle qui a osé déclarer que cette affaire Woerth-Bettencourt n’était pas politique ! -, Patrick Ouart, si c’est possible, tente encore plus de se faire oublier et le responsable et coupable procureur général de Versailles trouve encore le moyen de formuler une appréciation, devant le CSM, sur PC qu’il a laissé s’ébattre en toute impunité durant presque un an ! Il n’y a plus que lui et PC qui ont échappé aux conséquences de cette justice honteuse pour tous ceux qui en 2006 s’étaient persuadés que la République irréprochable était à portée d’esprit et de cœur.
PC n’est clairement pas un martyr de la gauche. Il ne l’est pas et ne le sera jamais. Ses avocats – et c’est de bonne guerre mais qui sera convaincu ? - le qualifient de « grand magistrat » que quelques médias et certains militants de syndicats auraient la volonté d’abattre (Libération, Le Monde).
Si mon conseil avait la moindre chance d’être écouté, je lui suggérerai, compte tenu de son proche passé judiciaire, de cesser ses attitudes de prestance, ses postures, ses oppositions. Pour redevenir celui qu’il a été il y a si longtemps quand un président de la République ne lui avait pas fait tourner la tête ni virer de bord, de la justice à la politique.
Sinon il sera, c’est sûr, le héros judiciaire d’une certaine droite mais aspire-t-il tellement à un tel destin, à une fin si étriquée ?


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