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La scandaleuse injustice du talent...

Justice au Singulier - philippe.bilger, 28/01/2019

Pour ceux que passionne l'oralité, assister à de telles déroutes donne des fourmis dans la tête et dans la pensée. On voudrait souffler les mots, suggérer le rythme, enlever les scories. Faire place nette.

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L'inégalité est partout et, parce qu'elle est partout, on s'arc-boute d'autant plus, en théorie et en espérance, sur l'égale dignité des êtres, sur la valeur humaine de chacun, sur les virtualités que toute nature recèle. Sur tout ce qui serait susceptible de démentir l'enseignement de la réalité. Par bonne conscience, par un noble humanisme.

Pourtant des événements récents médiatiques m'ont démontré, si j'avais encore besoin d'être convaincu, la scandaleuse injustice du talent. Dans des circonstances où pourtant aucune cause n'était médiocre mais où le souffle du verbe de l'un a étouffé l'autre sans qu'on ait pu avoir le moindre doute sur l'identité du vainqueur. C'était à la fois grandiose et déprimant. Car on aurait tellement voulu aller au secours du perdant et on ne le pouvait pas.

Je songe d'abord au débat qui a été organisé par Sud Radio le 25 janvier entre Raphaël Enthoven (RE) et Etienne Chouard (EC) l'enseignant qui, avec le référendum d'initiative citoyenne et le tirage au sort, a inspiré les Gilets jaunes pour lesquels il est devenu "un maître à manifester".

RE hostile au combat des GJ et en particulier au RIC a défendu une position classique et orthodoxe et il l'a fait brillamment alors qu'EC, au demeurant empêtré dans une cause complexe puisqu'elle visait à distinguer l'élection et le vote, s'est trouvé d'emblée en difficulté. D'abord on l'entendait mal et ensuite il n'opposait à la parole claire et flamboyante de son contradicteur qu'un propos confus, mal articulé, peu intelligible.

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La différence capitale tenait au talent du premier et au malaise du second. Ce gouffre ne signifiait pas forcément, au fond, l'inanité de la thèse d'EC ou l'évidence de celle de RE. Mais, dans le dialogue, pour ceux qui avaient la chance d'être présents, les échanges courtois et denses ne laissaient pas place au doute.

Parce que le don et le talent étaient du côté de RE, la joute apparaissait inégale. EC ne parvenait pas, faute d'un verbe structuré et limpide, à sauver la mise du RIC et de ses autres préoccupations citoyennes. RE, sans condescendance, l'emportait avec son expression remarquable qui, au fil des minutes, réduisait EC presque sans voix à un murmure où en tendant l'oreille on pouvait deviner une ou deux pépites mais cela s'arrêtait là.

C'était un massacre délicat où l'un éclatait de talent et l'autre payait le prix de son absence.

Ensuite je reviens à Bernard-Henri Lévy (BHL) que je ne quitte jamais longtemps. Insupportable et irremplaçable. Sûr de sa vérité mais capable de la démontrer. Dans son entretien au Journal du Dimanche, il a fait preuve de sa dialectique, d'une argumentation bien rodée et d'une oralité maîtrisée à la perfection. Mais l'exercice pour lui était facile tant il rebondissait aisément sur les questions qui lui ouvraient d'immenses boulevards.

En revanche le 28 janvier, ayant lu que Charles Consigny (CC) et lui s'étaient affrontés sur les Gilets jaunes et les violences policières, j'ai regardé en replay la séquence. Je laisse de côté les interrogations rigolardes, flatteuses et guère dérangeantes de Laurent Ruquier - BHL s'en amuse, il est ravi - pour en venir à la confrontation de celui-ci avec Christine Angot (CA) et CC.

CA formule une première question interminable et confuse que BHL écoute avec bienveillance parce qu'à l'évidence il ne déteste pas celle qui la lui pose. Elle aborde deux thèmes dont le premier étrangement revient à le féliciter d'avoir attaqué les politiques italiens au pouvoir sur leur physique, sur leur air "torve" alors qu'on aurait pu attendre l'inverse, s'agissant d'un dévoiement dont Sartre était coutumier certes mais BHL jusqu'à maintenant indemne...

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Face à CC, la scandaleuse injustice du talent a frappé plus que jamais. On la ressentait d'autant plus que CC ne nous laissait pas ignorer qu'il était avocat alors qu'hésitant, avec un verbe maladroit, n'allant pas avec force et rapidement de l'idée au mot, passant de l'imprécision du fond à la faiblesse de la forme, exprimant médiocrement ce que chacun avait compris qu'il prétendait signifier à BHL - et celui-ci, le premier -, il offrait une prestation dont BHL énervé, impatient, sadique avec le sourire, un zeste d'arrogance du maître à l'élève, n'allait faire qu'une bouchée.

Parce que CC est avocat mais que la parole éclatante, claire, structurée, efficace lui est étrangère.

Le paradoxe est que BHL a défendu les policiers et que CC a mis en cause leurs violences. On a assisté à un étonnant dialogue où CC, dans le domaine que pourtant il aurait dû connaître le moins mal, a accumulé approximations, ignorances et poncifs et que BHL, sans forcer, l'a évidemment emporté.

Ce qui m'importe est moins le fait qu'on ait livré CC courageux mais dépassé à BHL qu'encore une fois, le fond remisé à cause de la forme éblouissante de l'un et la maladresse verbale de l'autre, on ait été contraint de relever la scandaleuse injustice du talent.

Elle surgit, intruse et impérieuse, partout où la parole, dans quelque espace que ce soit, est en compétition avec une autre. Elle déséquilibre les joutes où elle appose son exemplaire et redoutable supériorité. Elle n'a même pas à s'excuser d'être ce qu'elle est puisqu'elle émane de natures qui la portent innocemment en elles.

En dépassant ces deux épisodes médiatiques, il me semble que nous pourrions dégager tristement une conclusion plus large : la gauche intellectuelle et politique est la plus douée et talentueuse pour l'oralité si on excepte Eric Zemmour et Gilles-William Goldnadel tenant le choc du style dans les débats. Elle domine à ce point que c'est en son sein que peuvent être trouvés, en certaines circonstances et sur quelques sujets, les plus brillants porte-paroles d'une vision réactionnaire. Par exemple Michel Onfray, Alain Finkielkraut ou bien sûr RE et BHL.

En l'occurrence, pour ces deux derniers, qu'on ne s'y trompe pas : il ne s'agit pas de la fascination pour une parole et son esthétique qui aurait pu me détourner d'appréhender l'essentiel et me séduire par superficialité. Elle peut en effet survenir et je la sais dangereuse qui vous ferait prendre le mensonge pour la vérité et les paradoxes les plus incongrus pour des évidences.

Mais, pour ces dialogues que j'ai évoqués, à cause de la faiblesse de l'oralité chez EC comme chez CC, on n'avait pas d'autre choix que d'être emporté, exclusivement convaincu par un verbe qui était la seule aune à laquelle le débat pouvait et devait être appréhendé. Parce que la parole défaillait trop ici et était trop triomphante là.

Pour ceux que passionne l'oralité, assister à de telles déroutes donne des fourmis dans la tête et dans la pensée. On voudrait souffler les mots, suggérer le rythme, enlever les scories. Faire place nette. Insuffler de l'élan.

Hélas c'est impossible.

On n'a pas le moyen de réparer la scandaleuse injustice du talent.


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