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Marine Le Pen est d'abord habile !

Justice au singulier - philippe.bilger, 14/11/2014

MLP est d'abord une habile. Elle a affaire, en cette période, à beaucoup d'amateurs qui jouent avec son feu. Quand ils se brûleront, il sera trop tard.

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Un ministre socialiste a déclaré que si l'élection présidentielle avait lieu aujourd'hui, Marine Le Pen et le FN recueilleraient 30% des voix (Le Canard enchaîné).

C'est sans doute cette perspective de voir MLP en 2017 au second tour qui entraîne depuis quelque temps des articles doctes, des analyses savantes sur sa stratégie et son positionnement politique.

Je me demande si ces tentatives d'explication, aussi pertinentes qu'elles puissent apparaître sur tel ou tel thème, ne pèchent pas par un excès de sérieux, une volonté de gravité doctrinale qui pourraient donner une importance démesurée sur le plan théorique à ce qui est pour moi d'abord le comble de l'habileté et la réussite d'un pragmatisme à la fois lucide et extrême - malgré une façade ostensiblement volontariste.

Loin de moi l'envie de sous-estimer l'intelligence tactique de Marine Le Pen qui est parvenue à faire apparaître son père comme un dinosaure tonitruant et dépassé.

Je ne méconnais pas qu'on puisse trouver dans le carquois du FN, dans son désordre et son pluralisme organisés - je pense à ces bienfaisantes tensions en son sein sur le mariage pour tous - de quoi nourrir une vision complexe de ses manoeuvres pour, avec la fille, conquérir un pouvoir auquel le père préférait son autarcie provocatrice.

Il me semble tout de même qu'avant d'appréhender le fond de son action, il convient de mettre en évidence, à nouveau, sa différence radicale d'avec son père qui, au-delà d'une fidélité affichée, lui attire des sympathies et apporte des soutiens que lui-même n'aurait jamais pu avoir.

Par ailleurs, comme un grand avocat à la cour d'assises sait devoir quelquefois s'effacer au bénéfice de la lumière d'un débat tournant en sa faveur naturellement, MLP, qui a été avocate et, m'a-t-on dit, pugnace et confraternelle, parvient à laisser la réalité désastreuse parler pour elle.

Avisée et opportunément discrète, elle ne vient pas troubler le cours des avancées pour son parti, qui résultent évidemment de l'impéritie du pouvoir socialiste, de sa politique pénale et de la faiblesse fragmentée en ambitions contradictoires et en affaires troubles d'une droite qui n'a pas encore gagné en 2017.

Elle se garde bien de manifester un quelconque triomphalisme quand, de tous côtés partisans, on l'annonce, pour le meilleur ou souvent pour le pire, comme la candidate qui sera appelée à livrer l'ultime joute présidentielle. Elle savoure vraisemblablement ce qui est présenté comme une fatalité contre laquelle on ne pourrait rien, comme si la politique était devenue un combat perdu d'avance.

Qualifier MLP et son projet de "marxisme péroniste", comme Christian Saint-Etienne, leur fait l'honneur en quelque sorte d'une structure idéologique qui détourne de ce qu'il y a de bricolage inventé au quotidien par la présidente du FN.

Quand Florian Philippot énonce cette évidence que son programme ne serait "ni d'extrême gauche ni ultralibéral" (Le Figaro), il révèle en réalité la clé fondamentale d'une entreprise qui va chercher partout de quoi attiser un ressentiment populaire, une détestation civique et le sentiment diffus d'un encerclement, d'un délitement, d'un effondrement. Le propre de ce qui est mis en oeuvre de manière systématique par MLP consiste à relever et à exploiter tout ce qui, dans la vie de notre pays et dans ses rapports avec une Europe défigurée en menace et en bureaucratie, suscite des angoisses et des hostilités. Elle n'a pas le souci d'une cohérence artificielle qui la contraindrait à choisir et à exclure. Elle prend tout et se préoccupe peu d'afficher, comme le ferait un parti classique, une unité supérieure. Au contraire, elle n'hésite pas à mêler la rigueur pour la sécurité et la justice, une veine qui pourfend puissants et privilèges, la finance et ses dérives et la passion pour un patriotisme cocardier et susceptible. Elle embrasse le réel dans ses tourmentes et ses désastres, dans les espérances déçues et le pessimisme amer pour demain. Elle fait son miel de tout.

Impossible, alors, d'étiqueter cet incroyable et délibéré fourre-tout de mouvement prémédité et réfléchi alors qu'il surgit d'une sorte d'accumulation empirique, redoutable et cynique, à des fins de conquête du pouvoir. Elle couvre en quelque sorte le champ global dans lequel ses adversaires ne s'approprient que des parcelles. Rien de ce qui secrète des pulsions et des mélancolies à la fois anarchistes, haineuses et crépusculaires ne lui demeure étranger. Elle bâtit avec une obstination efficace une vision politique et sociale sur nos décombres actuels ou à venir. Elle affirme pouvoir nous sauver d'un désastre dont elle profite.

Ces citoyens qui votent de plus en plus pour le FN sous l'égide de MLP, ne sont pas tous des imbéciles ou des malfaisants, comme Bernard-Henri Lévy a osé un jour les qualifier. Il s'agit de gens laissés au bord de la route républicaine, qu'ils y soient réellement ou que leur impression de déclassement les conduise à s'y croire.

Le FN, à la fois classique, puisqu'inscrit dans l'espace démocratique, et dissident car il n'a pas la représentation parlementaire qui le banaliserait, apparaît ainsi de plus en plus comme une possible voie de recours, comme la dernière chance d'une République en péril et en déliquescence. Sur le clavier contrasté des offres partisanes, alors qu'il était par principe et par morale récusé hier, le FN aujourd'hui représente pour certains la tentation de l'inédit, une opportunité perçue en même temps comme plausible et sulfureuse de dire leur fait aux politiques traditionnels qui ont échoué, qui ont méprisé et relégué une France qui maintenant surgit de l'exil intérieur avec une vigueur quasiment irrésistible.

Comme tous ont participé à cet abaissement national, pourquoi ne pas essayer le FN protégé par son absence des centres de décision durant de si nombreuses années ? Le FN fait moins peur dorénavant que ses adversaires ne font honte.

La représentation proportionnelle, à laquelle songe François Hollande et que refuse l'UMP, ferait élire un nombre non négligeable de députés FN mais aurait pour conséquence inévitable et heureuse de banaliser la dissidence, de révéler l'incompétence ou la compétence relative, de manifester la démagogie et de montrer les limites et les insuffisances opératoires d'un parti solitairement installé aujourd'hui dans un rôle tribunicien confortable.

MLP est d'abord une habile. Elle a affaire, en cette période, à beaucoup d'amateurs qui jouent avec son feu. Quand ils se brûleront, il sera trop tard.


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