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La vie à peu près rêvée de François Chamorro, comptable devenu braqueur

Chroniques judiciaires - Pascale Robert-Diard, 5/12/2014

Il aurait aimé être général ou même avocat. Et puis bon, il a été comptable. Enfin pas tout à fait, il a échoué à l'épreuve de dactylo du BEP. Alors il a fait dans l'administratif aux fruits et légumes, ça … Continuer la lecture

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Il aurait aimé être général ou même avocat. Et puis bon, il a été comptable. Enfin pas tout à fait, il a échoué à l'épreuve de dactylo du BEP. Alors il a fait dans l'administratif aux fruits et légumes, ça a duré quinze ans, c'était "enrichissant" mais pas complètement, car il se sentait "d'autres potentialités". Après, il s'est rêvé en inventeur de logiciel, mais dans la réalité il était surtout chômeur. Il s'est résigné à se recycler comme convoyeur.  Et c'est comme ça qu'il est devenu braqueur. Le 7 mai 2003, François Chamorro, employé d'une société de convoyage de fonds du Val-de-Marne, a pointé son Smith et Wesson de service devant ses deux collègues et a rempli deux sacs de sports de billets de banque. Il y en avait pour 1,2 million d'euros, c'était moins que prévu mais tant pis, au moins ça, il l'avait réussi. François Chamorro avait 41 ans.

Il en a 52 aujourd'hui et la cour d'assises du Val-de-Marne, à Créteil, l'a condamné vendredi 5 décembre, à huit ans de prison pour vol à main armée.  L'avocate générale Christine Laï avait requis contre lui deux ans de plus.

Entre ces deux dates, il y a eu dix ans de cavale. Une épopée que François Chamorro aime beaucoup raconter, il sent que pour tous ces juges et  jurés qui l'écoutent, il est devenu quelqu'un, lui à qui son père avait dit qu'il serait "toujours un bon à rien". Peut-être faut-il commencer par ce père d'ailleurs, un ouvrier espagnol, qui a travaillé toute sa vie dans le bâtiment et qui en est mort, victime d'un cancer de l'amiante. Quand sa compagne l'a congédié, au printemps 2003, François Chamorro s'est dit qu'il n'aurait pas la force d'affronter encore une fois le regard sévère de ce père.

Il a voulu, explique-t-il, "se donner une toute petite chance de refaire sa vie" alors, il a "élaboré le plan, comme un militaire". Il a commencé par visionner un film avec Mel Gibson, Braveheart, puis un autre "sur la guerre de liberté de l'Ecosse au XIIIème siècle". Dans un carnet rouge, il a ensuite noté toutes ses idées. Choisir une veille de jour férié, pour se donner du temps et aussi parce que ces jours là, "le stock d'argent est plus important". Prévenir son ex compagne par courrier qu'elle trouverait  "sur la boîte à vis derrière la porte du garage",  14,075 euros "pour la pension alimentaire de Totoche", son chien qu'il allait abandonner, préparer une autre enveloppe de 7965 euros pour dédommager sa soeur, qu'il avait convaincue quelques jours avant de louer à son nom la voiture avec laquelle il prendrait la fuite. Réserver et payer d'avance une chambre dans un hôtel de Vitry-sur-Seine pour cinq jours.  Annoncer à ses collègues qu'il avait "quelque chose à fêter" et apporter des gâteaux et une bouteille de champagne pour les amadouer. Les braquer au moment où ils iraient chercher les verres. Emporter deux armes et cinquante cartouches. Laisser enfin sur place une troisième enveloppe, bien en vue, avec "Police" écrit dessus, pour leur dire que c'était bien lui et lui tout seul, François Chamorro, qui avait tout fait et qu'il était "au bout du rouleau". 

Il avait un peu moins prévu l'après, parce que, avec son habitude de tout rater, il s'était donné "au mieux 10% de chances de vivre au delà de 48 heures."  A l'hôtel, il a dû commencer par abandonner 220.000 euros de coupures, "ça ne tenait pas dans mon sac à dos". Il a pris un taxi pour le bois de Vincennes - "J'adore le château, un jour, j'avais fait une reconstitution de guerre napoléonienne devant des généraux, c'était du niveau Ecole de guerre XIXème siècle" - a erré toute la nuit, a dormi sur un banc avenue du général Bizot, puis s'est rendu, toujours en taxi, jusqu'aux Invalides "pour voir une exposition militaire". Après, il a fait "deux fois le tour de Paris en bateaux-mouches", pour se  "donner le temps de réfléchir".  

La suite est encore plus rocambolesque, on ne sait ce qui est vrai et ce qui ne l'est pas, mais François Chamorro tient absolument à ce qu'on le croit. Il est allé chez Décathlon, "pour acheter tout le matériel qui permettait de vivre caché", s'est installé pendant deux mois dans un coin qu'il connaissait bien, près d'un lac à Courcouronnes, où il vivait "comme dans une tranchée", il avait dit-il, "même appris à fumer dans sa casquette" pour ne pas être repéré. De temps en temps, il s'offrait une virée le long des châteaux de la Loire et une nuit à l'hôtel pour se laver, "c'était l'été de la canicule, je vous rappelle". Il s'est procuré des faux-papiers au nom de Jean-Paul Domingo, qu'il a payés très cher, 15.000 euros, et les services d'un intermédiaire qui lui en ont coûté 50.000. La cavale se poursuit quelques mois à Marseille et dans le Var, avant qu'il ne s'envole vers le Canada - "J'avais transformé l'argent en bijoux, c'était plus transportable" - et décide finalement de s'installer en République dominicaine, dont il parle la langue.

Mais la cavale coûte "extrêmement cher", poursuit François Chamorro, "pour chaque transaction, il faut compter 30% de frais en plus, l'argent vous file entre les doigts". Le président de la cour, Jean-Paul Albert, acquiesce, lui qui en connues d'autres - il a eu à faire en tant que juge d'instruction à celle de l'ancien conseiller général du Val de Marne, Didier Schuller. En 2010, François Chamorro appelle au secours sa mère, nourrice à domicile - les policiers, qui avaient mis un temps la ligne de la famille sur écoutes avaient fini par y renoncer - qui puise dans la pension maladie de son père décédé pour se payer le voyage et subvenir aux besoins de son fils. A la barre, elle dit: "Mon fils, c'est mon fils, quand il m'a appelée, je le croyais mort, si j'avais dû faire un emprunt pour aller le voir, je l'aurais fait." 

Sans le sou, séparé d'une nouvelle compagne, lassé d'une vie où il a appris "à ne marcher que dans les rues à sens unique pour que la police ne voie pas mon visage de face", François Chamorro a le mal du pays. "Je voulais revoir ma famille et manger français", dit-il.

Surtout, il a fait ses calculs. Dix ans se sont écoulés, le temps de la prescription pour les crimes. Au lendemain de la date anniversaire de son braquage, il se présente au consulat de France pour se faire faire un passeport sous sa véritable identité. Il ignore seulement qu'entre temps, une cour d'assises l'a condamné à dix ans de prison en son absence et qu'un mandat d'arrêt international a été délivré contre lui. Il est aussitôt interpellé.

Au président qui lui demande comment il voit sa vie maintenant, François Chamorro répond: "Finalement, je me retrouve un peu dans la situation d'avant. Celle d'un loser."  


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