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Edouard Philippe à la télévision : la rançon du pouvoir

Justice au Singulier - philippe.bilger, 29/09/2018

Il n'y a pas de quoi se réjouir de cette prestation d'Edouard Philippe. Qu'on soit pour ou contre lui. Car elle a trop démontré que la France est accablée par des problèmes d'une gravité extrême et que la solution demeure pour le moins virtuelle. On admet le diagnostic mais on est perdu pour le remède. Un futur guère rassurant.

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Je voudrais revenir sur L'Emission politique (France 2) qui avait invité le 27 septembre le Premier ministre et examiner les raisons pour lesquelles il m'a semblé moins à l'aise que d'habitude, sa décontraction et sa sérénité apparaissant crispées et agacées non seulement à cause d'interruptions intempestives mais parce que sa cause était difficile.

Sa prestation a été honorable cependant et les sondages de la fin ont été loin d'être catastrophiques pour lui. Même si un léger frémissement avait, pour l'opposition, suscité de l'optimisme chez LR.

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Mais on ne pouvait qu'être frappé, au cours de toutes les séquences qui l'ont opposé à d'autres qu'aux journalistes - hôpital, maire, retraitée - puis à Laurent Wauquiez, par le malaise qui l'habitait et qui tenait tout simplement, sur les sujets concernés et dans ce dialogue vigoureux, à l'impossibilité de justifier l'injustifiable.

Sa rhétorique était en effet désarmée face au constat noir qui lui était, sans fard mais sans grossièreté, présenté. Le prenant de plein fouet, il en était réduit à admettre qu'il ne l'ignorait pas mais de la sorte, une fois qu'il avait rendu hommage à l'utilité du débat, il n'avait plus de quoi argumenter, se trouvant sec puisque précisément sa besace était vide confrontée au trop-plein de récriminations si réelles. Avec vaillance il s'efforçait de produire des données chiffrées pour tenter de prouver que l'intolérable, la pénurie, la diminution des moyens et des crédits étaient non seulement douloureux et qu'il compatissait mais qu'ils étaient nécessaires. Et sur ce plan c'était peine perdue.

Face au peu encore diminué d'une retraitée, à l'appauvrissement des services hospitaliers et aux mairies qui se plaignaient des privations qu'on leur imposait, l'objectivité des calculs n'était d'aucun secours et au contraire paraissait aggraver le hiatus entre le Premier ministre et les citoyens.

Il n'y pouvait rien. Il payait la rançon d'un pouvoir qui s'était mis dans une impasse. Accomplir des actions dont l'explication - le grand mot d'Edouard Philippe - était socialement et politiquement inconcevable. Le Premier ministre semblait lui-même marri de ne pouvoir offrir rien d'autre qu'une écoute navrée et de bonne volonté.

Avec Laurent Wauquiez, nous avons été les témoins d'une tactique élaborée avec soin et qui consistait à placer son contradicteur dans un étau qui était à nouveau celui d'un pouvoir si conscient de ses faiblesses qu'il en devenait presque touchant.

Ceux qui, par idéologie ou détestation personnelle, avaient d'emblée consacré le vainqueur qui serait naturellement Edouard Philippe, s'en sont retrouvés Gros-Jean comme devant. Les deux ne s'appréciant pas, on a eu droit à un authentique duel caractérisé en particulier par deux formules chocs : "Vous avez un problème avec la vérité", a accusé Edouard Philippe qui s'est vu vertement rétorquer "Et vous, vous avez un problème avec la réalité" ! Cette saillie, à mon sens, s'est révélée gagnante.

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Sur l'immigration et très peu sur l'Europe - il ne restait pas suffisamment de temps - Laurent Wauquiez a déroulé une série d'affirmations et de prévisions qui n'étaient pas d'ailleurs battues en brèche par le Premier ministre. Ils semblaient peu ou prou s'accorder sur la menace, son ampleur et le défi qu'elle représentait pour un pouvoir responsable et efficace.

Edouard Philippe s'est laissé piéger puisque, à chaque fois que LW le questionnait sur ses intentions, il se contentait de lui demander ce que lui il ferait. On avait l'impression que LW était celui qui détenait le pouvoir et que le Premier ministre, incertain, mal à l'aise, lui demandait des conseils. Comme Edouard Philippe se montrait incapable de proposer des réformes et des rigueurs opératoires, il manifestait son impuissance et, dans le meilleur des cas, on était fondé à ne lui reconnaître que le mérite de savoir théoriser avec talent mais avec contrition ses impuissances.

Il n'y a pas de quoi se réjouir de cette prestation d'Edouard Philippe. Qu'on soit pour ou contre lui. Car elle a trop démontré que la France est accablée par des problèmes d'une gravité extrême et que la solution demeure pour le moins virtuelle. On admet le diagnostic mais on est perdu pour le remède.

Un futur guère rassurant.


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