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Au procès Achoui, le commissaire Lapeyre fait voler en éclats la thèse du « complot policier »

Chroniques judiciaires - Pascale Robert-Diard, 20/09/2013

Dans un procès ordinaire, on s'attendrait à ce que le commissaire qui a permis d'identifier l'un des principaux accusés d'une tentative d'assassinat, soit encensé et soutenu par la victime. Mais Karim Achoui n'est pas une victime ordinaire. Lorsqu'il s'avance à … Continuer la lecture

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Dans un procès ordinaire, on s'attendrait à ce que le commissaire qui a permis d'identifier l'un des principaux accusés d'une tentative d'assassinat, soit encensé et soutenu par la victime. Mais Karim Achoui n'est pas une victime ordinaire. Lorsqu'il s'avance à la barre des témoins de la cour d'assises, jeudi 19 septembre, le commissaire Stéphane Lapeyre est tendu. Cela fait près de cinq ans que ce policier est nommément mis en cause par Karim Achoui à l'appui de la thèse selon laquelle il aurait été victime d'un complot ourdi par la police. Stéphane Lapeyre a déjà obtenu la condamnation de l'ex-avocat pour diffamation mais il a encore beaucoup de choses à dire.

En décembre 2007, c'est lui qui a fait franchir un pas décisif à l'enquête en transmettant à ses collègues de la brigade criminelle un renseignement dont il avait été destinataire. Ce renseignement désignait Ruddy Terranova comme étant le tireur qui avait atteint Karim Achoui de deux balles dans le corps le 22 juin 2007 et indiquait qu'il avait agi dans le cadre d'un contrat destiné à apurer une dette à l'égard d'un trafiquant de drogue.

Mais à l'époque, Ruddy Terranova n'était pas un inconnu pour le commissaire Lapeyre. Pendant quelques mois, cette même année 2007, il l'avait utilisé comme indicateur dans le milieu du banditisme et inscrit au Bureau central des sources policières, avant de le radier pour "instabilité et versatilité chroniques". Cette proximité entre son agresseur – qu'il a ensuite formellement identifié – et la police a nourri les accusations de Karim Achoui.

Sur tout cela, le commissaire Lapeyre compte bien s'expliquer. "Je comprends qu'il se soit posé des questions au début, mais pas qu'il continue après cinq ans d'instruction", souligne-t-il avant de passer à l'offensive. "La partie civile joue un jeu trouble dans cette affaire. Je pense que Karim Achoui connaît les commanditaires de sa tentative d'assassinat, qu'il connaît la vérité. La thèse du complot, c'est romanesque, c'est cinématographique, mais ce n'est pas la vérité."

Stéphane Lapeyre avance aussi une autre explication. Selon lui, la réitération de la mise en cause de la police, alors que six hommes – dont deux liés au grand banditisme – sont accusés de tentative d'assassinat, serait un "message adressé aux commanditaires". "Une manière de leur dire, 'je me tais, alors vous ne recommencez pas'". Le commissaire se demande surtout pour quelle raison la police aurait pu en vouloir particulièrement à Karim Achoui. "Jamais je n'ai eu à arrêter des voyous défendus par Karim Achoui. Et si on devait faire assassiner tous les excellents avocats qui défendent des voyous et les font sortir de prison, la liste serait longue !", ironise-t-il devant la brochette de pénalistes réputés qui ont pris place sur les bancs de la défense.

Pendant que Stéphane Lapeyre parle et règle ses comptes avec Karim Achoui, un homme est au supplice. Ruddy Terranova a littéralement disparu dans le box. Car plus le commissaire s'explique sur son travail de renseignement et plus chacun en apprend – la cour, les jurés, le public mais aussi ses codétenus – sur le rôle de balance de Ruddy Terranova. "Ce n'est pas de gaieté de cœur que je livre son nom et les affaires qu'il a contribué à me donner, dit le commissaire Lapeyre. Je sais qu'il joue là sa vie. Une balance, dans le milieu des voyous, c'est la peine la plus grave, celle que vous ne pourrez jamais prononcer, Madame la présidente".

Cet homme "un peu mythomane" qui se "vantait beaucoup" présentait un profil d'indicateur intéressant pour la police chargée d'enquêter sur la criminalité organisée et les mouvances terroristes. "Je le considérais pour ce qu'il était, c'est-à-dire quelqu'un qui appartient au deuxième cercle des voyous, qui a plus un rôle de logisticien – trouver des box pour des voitures volées ou pour stocker des armes – que de vrai braqueur, mais qui peut entendre parler de projets criminels. Les voyous ont tous tendance à se vanter à un moment car ils ont besoin de la reconnaissance du milieu. Ruddy Terranova pouvait être là au bon moment pour les entendre."

Pendant quelques instants, la déposition du commissaire Lapeyre entraîne la cour au cœur de la relation complexe, ambiguë et dangereuse qui unit policiers et indicateurs."Le renseignement demande beaucoup de temps. On a souvent à faire à des personnalités qui manquent complètement de repères. Tout peut arriver. Très souvent, ça ne marche pas, la source sort de son rôle, il faut toujours la recadrer."

Dès l'été 2007, les relations entre le commissaire Lapeyre et Ruddy Terranova se dégradent. Le policier s'aperçoit que son indicateur, qui lui a pourtant livré des informations importantes sur des projet de livraison de stupéfiants et de braquage, n'est pas fiable et qu'il joue un double jeu. Il découvre aussi que Ruddy Terranova a essayé de connaître son adresse personnelle et qu'il se montre parfois menaçant. A l'automne, le commissaire Lapeyre raye Ruddy Terranova du Bureau central des sources et l'inscrit sur la liste noire des indicateurs "dangereux".

Parmi les éléments versés au dossier, figurent les relevés d'appel entre les deux hommes. Plus de 350 en quelques mois, dont plus de 160 à l'initiative de Ruddy Terranova. Parmi ces appels, l'un est passé le jour du guet-apens tendu à Karim Achoui et un autre le lendemain. A l'ex-avocat, qui voit là l'un des signes du "complot policier", le commissaire Lapeyre réplique : "J'aurais été un bien piètre professionnel si j'avais commandité un assassinat d'avocat avec mon téléphone portable de service !"

Et alors que chacun des quatre avocats de Karim Achoui, Mes Edouard Martial, Christian Saint-Palais, Jean-Marc Florand et Chiche tentent tour à tour de sauver ce qu'ils peuvent de la thèse du complot policier défendue par leur client, il s'attirent cette réponse agacée du témoin : "Ce que je pense de cette tentative d'assassinat, c'est que Karim Achoui n'a pas intérêt à ce que la réalité apparaisse. La réalité, c'est qu'il s'agit d'un complot de voyous pour des raisons de voyous."


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