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Le carabinier, Google et moi

ITEANU Blog - Olivier Iteanu, 13/08/2015

Cette année, nous avons décidé de visiter l’Italie et la région d’Emilie-Romagne.

Alors que nous entrions en voiture dans la petite ville de Ferrara, je m’approchais d’un policier en faction pour lui demander mon chemin.

Celui-ci répondait à ma question et, en prime … me demandait en retour mes papiers.

Est-ce ma tête qui ne lui revenait pas, mes lunettes noires, ou une crise d’autorité mal placée ? Je me promettais en tous cas en moi-même de ne plus jamais demander mon chemin à quelque policier que ce soit dans le monde.

Bien qu’étant au volant, je ne disposais avec moi d’aucun document d’identité, sauf les papiers du véhicule loué.

La sanction était immédiate : un procès-verbal constatant l’infraction.

Cette sanction s’exécute en Italie en deux temps : cela commence par se déplacer dans un commissariat pour présenter l’original de son permis de conduire, puis payer une amende.

Deux jours plus tard, alors que je me trouvais dans un village au doux nom de Castel San Pietro Terme, j’apercevais une maison bourgeoise indiquée « Carabinieri », la gendarmerie italienne.

Bien que la bâtisse n’avait rien de l’aspect d’un commissariat ou d’une caserne, je décidais de m’absoudre de mon pêcher en m’y présentant muni de l’original de mon permis de conduire délivré par la République française.

Je sonnais à la porte de la maison qui semblait en activité très réduite.

Une petite minute plus tard, un carabinier italien en tenue, m’ouvrait la porte.

Mon gaillard ne parlant ni anglais, ni français, et mon italien étant inexistant, je me lançais pour tenter de lui expliquer dans un charabia très personnel et avec mes mains étant en Italie, la situation qui m’amenait.

Au milieu d’un déversé de mots un quart anglais, un quart français, un quart italien et un quart dans une langue indéterminée, le représentant des forces de l’ordre stoppait notre conversation par un geste autoritaire.

Il se précipitait alors dans un bureau adjacent à l’entrée où nous nous trouvions, s’asseyait à un bureau, clapotait rapidement sur un clavier d’ordinateur et tournait l’écran vers moi, où j’y découvrais Google traduction.

Pour ceux qui ne connaissent pas ce service, il se présente dans sa version web sous la forme de deux encadrés. L’utilisateur saisit son texte dans l’encadré de gauche et dans la langue qu’il comprend et le texte se traduit automatiquement et en quasi-temps réel dans le cadre de droite.

Et nous voici ainsi, au milieu de presque nul part, mon carabinier en uniforme et pistolet à la hanche, moi en pantalon trois quart et tee shirt de vacancier, échanger sur le sujet qui nous intéressait avec au milieu de nous, Google.

Au final, j’apprendrai que le fax est en panne, qu’étant le week-end il ne sera pas réparé avant Lundi, qu’étant au mois d’août il a en outre toutes les chances de ne pas être réparé avant septembre, que de surcroît mon interlocuteur ne connaît pas le code de la photocopieuse, qu’il fait chaud mais qu’il espère que mes vacances se passent bien : bref, je n’avais pas avancé d’un iota.

Mais au-delà de mon problème non résolu, cette anecdote m’inspire cette réflexion.

Nous avons basculé dans un monde bien réel mais numérique, dominé par le monopole ou quasi-monopole des Google, Facebook, Amazon, Microsoft et autres.

Nous vivons sous la loi de leurs conditions générales d’utilisation, elles-mêmes placées sous la loi américaine.

Du point de vue non américain, cette situation anormale pose quantité de problèmes cruciaux dont peu de personnes ont à ce jour conscience, notamment en termes de souveraineté numérique pour l’Europe, de captivité des utilisateurs, de quasi absence de recours juridiques pour les utilisateurs etc. …

Les autorités de concurrence nationale ou européenne, les Tribunaux, voire les Cnil, agiront probablement dans les mois et années à venir, pour tenter de corriger cette anomalie, d’une ampleur jamais vue dans l’histoire du droit moderne.

Mais la difficulté à laquelle vont faire face ces autorités, se trouve ailleurs.

Ces entreprises, Google en tête, fournissent quantité de services, souvent gratuits, qui sont massivement utilisés jusque et peut-être surtout, dans les plus reculés des endroits.

Dans notre anecdote, Google traduction a permis un dialogue qui aurait été impossible sans cet apport.

Certes, la qualité de ce service de traduction gratuit est très médiocre, mais, dans l’immédiat, le résultat est tout de même là.

Les populations y trouvent leurs comptes et ne supporteraient pas de perdre l'usage de ces services.

Aussi, les États européens, les institutions européennes, doivent réfléchir avant tout et agir pour favoriser l’émergence d’une offre européenne alternative aux Google et consorts.

Sans quoi, toute tentative de correction par la seule voie juridique et réglementaire paraît illusoire.

Si capisce ?


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