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Pauvres juges !

Justice au singulier - philippe.bilger, 23/04/2013

Ivresse de la parole dont elle devrait se remettre, au lieu d'y demeurer plongée, alors que tant de travaux et d'urgences la requerraient si elle avait pour ambition de justifier le choix présidentiel et de ne pas se contenter de l'encens d'être Taubira pour la gauche qui rêve. Pendant ce temps, pauvres juges, pauvre justice.

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Ce n'est pas parce que le constat perd de sa force en étant gâché par une interprétation au moins partiellement idéologique qu'il ne faut pas lui faire un sort.

La misère de la Justice, en certains lieux, est indécente, scandaleuse.

L'état du tribunal de grande instance de Nancy est indigne de notre démocratie et il paraît, à lire Clarisse Taron, première vice-présidente du Syndicat de la magistrature, que "Nancy n'est pas une exception, c'est partout pareil" (20 Minutes).

"Le bateau est en train de couler... c'est du grand n'importe quoi... la justice est nue". Ces réflexions résument, dans cette juridiction, le point de vue des magistrats et fonctionnaires.

Certains de ceux-ci se sont cotisés pour faire installer du lino dans l'espace de la photocopieuse.

Un juge de l'application des peines a voulu à ses frais, en dehors de ses heures de travail, repeindre son bureau mais sa hiérarchie le lui a interdit. Cela confirme qu'elle est souvent bête en préférant les précautions vides de sens aux audaces et à l'énergie nécessaires.

Il y a des seaux pour récupérer l'eau suintant du plafond au rez-de-chaussée.

Les codes ne sont plus à jour parce qu'on n'a plus d'argent pour en acheter de nouveaux.

Il reste 2,2 millions d'euros à payer sur 2012 pour les mémoires alors que les 2,3 millions alloués par le ministère pour les frais de justice sont déjà épuisés.

Ces déplorables exemples montrent comme le budget de la Justice en France, l'un des plus bas d'Europe (60,50 euros par habitant), ne relève plus de la discussion académique, du débat politique formel mais concerne les manifestations les plus quotidiennes, les plus banales d'un service public dont les citoyens attendent le meilleur mais qui est condamné au pire, non seulement à cause des dysfonctionnements de certains de ses agents mais en raison d'une pauvreté et d'un délabrement qui devraient faire honte à la République.

Longtemps j'ai cru que le discours syndical sur la pénurie n'était qu'une manière de reporter la responsabilité des carences sur des données quantitatives qui, en effet, aussi capitales qu'elles soient, n'auraient pas empêché la catastrophe collective d'Outreau.

Mais, pour Nancy comme pour d'autres tribunaux et cours d'appel, il ne s'agit plus de raffiner, de peser et de nuancer. de distinguer ce qui serait imputable aux professionnels ou à rapporter à la matérialité. Il y a urgence, il y a péril en la Justice.

Et que fait Christiane Taubira ?

Hier elle était alertée sur l'état des prisons et, si on a restauré un peu d'humanité et de propreté aux Baumettes, on ne le doit pas à son action mais à des pressions extérieures.

Devant un tableau aussi affligeant de nos juridictions, va-t-elle, comme toujours, se contenter de bercer de mots la gauche en invoquant les grands principes qui n'ont pour but, dans son esprit et sa bouche, que de se substituer à l'insupportable obligation, quand on est ministre, de se frotter au réel pour l'améliorer ?

Le plus regrettable, à mon sens, devant cette apparence de mouvement, cet immobilisme sublimé par le verbe, tient au fait que le président de la République lui-même s'y est laissé prendre. En effet, loin de se formaliser de n'avoir pas un véritable garde des Sceaux, il est au contraire ravi d'avoir occupé Christiane Taubira avec le débat parlementaire sur le mariage pour tous.

Ivresse de la parole dont elle devrait se remettre, au lieu d'y demeurer plongée, alors que tant de travaux et d'urgences la requerraient si elle avait pour ambition de justifier le choix présidentiel et de ne pas se contenter de l'encens d'être Taubira pourla gauche qui rêve.

Pendant ce temps, pauvres juges, pauvre justice.


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