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« Casse toi pov’con » et ses illustres prédecesseurs

Chroniques judiciaires - prdchroniques, 6/03/2012

Drôlement bonne idée, ce livre. Partir de quatre mots fameux, "Casse-toi, pov' con", et en écrire 270 pages informées et passionnantes sur l'histoire des offenses au chef de l'Etat, de Jules Grévy à Nicolas Sarkozy, c'est le pari réussi de l'écrivain … Continuer la lecture

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Drôlement bonne idée, ce livre. Partir de quatre mots fameux, "Casse-toi, pov' con", et en écrire 270 pages informées et passionnantes sur l'histoire des offenses au chef de l'Etat, de Jules Grévy à Nicolas Sarkozy, c'est le pari réussi de l'écrivain et journaliste Raphaël Meltz.

L'affaire est moins anecdotique qu'il n'y paraît car, comme l'écrit l'auteur dans sa préface, l'histoire des insultes au président est un précieux fil rouge pour raconter "l'évolution d'une société, de sa langue, de son degré d'acceptation de la critique et du combat politique".

Où l'on découvre que Hervé Eon, le militant de gauche condamné à 30 euros d'amende avec sursis par la cour d'appel d'Angers en mars 2009 pour avoir brandi au passage du cortège de Nicolas Sarkozy, à Laval, un écriteau sur lequel il avait inscrit "Casse-toi pov'con", a de multiples prédécesseurs : Simon Boubée, premier citoyen à avoir été condamné pour offense au président en vertu de la loi de 1881 sur la liberté de la presse, après avoir qualifié Jules Grévy de "voyou profanateur, goujat iconoclaste que l'Elysée a volé à la police correctionnelle" ; Barillier, conseiller municipal de Paris qui, en 1901, traite le président Emile Loubet de "cornichon pourri de l'Elysée" ; Antoine Blondin qui, en 1947, signe dans une revue proche de l'Action française un portrait au vitriol de Vincent Auriol - quelques mois plus tard, dans la même revue, le chef de l'Etat sera qualifié de "pauvre nouille bedonnante". Et tous ceux qui rivaliseront de violences verbales contre le général de Gaulle et seront tous poursuivis et condamnés.

L'intérêt du livre est surtout de rappeler la genèse et la vie tourmentées de l'article 26 de la loi du 29 juillet 1881, qui punit le délit d'offense au président. A chaque époque, il trouve son procureur. Lors des débats sur le projet de loi à l'Assemblée, le républicain Madier-Montjau, proche de Victor Hugo, y voit la résurgence d'un "crime de lèse-majesté au petit-pied". "Le président de la République n'a pas besoin d'être couvert par vos boucliers inutiles", s'exclame-t-il. La voix de Clemenceau lui fait écho : "C'est à l'opinion publique et à elle seule qu'il appartient de venger l'insulte et l'outrage faits aux serviteurs de la République."

Des décennies plus tard, l'article 26 réunira contre lui aussi bien l'avocat de l'extrême droite et futur candidat à l'élection présidentielle Tixier-Vignancour que François Mitterrand, moquant en 1964 dans Le Coup d'Etat permanent un régime capable de condamner à 500 francs d'amende un citoyen pour avoir crié "A la retraite !" au passage du général de Gaulle.

Devenu président de la République, François Mitterrand ne proposera pas de réforme de la loi de 1881, mais s'inscrira dans la lignée de Valéry Giscard d'Estaing qui, dès son élection, annonce qu'il s'engage à ne jamais saisir la presse "même s'il y a des attaques contre le président". Le quotidien Libération le prend d'ailleurs aussitôt au mot en titrant à la "une", "Depuis hier, insulter Giscard, c'est légal" et en publiant en page intérieure, une longue litanie d'insultes à l'adresse du chef de l'Etat !

Absente des tribunaux correctionnels de 1974 à 2007, l'offense a donc fait une courte réapparition sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy, relançant une polémique dont il se serait sans doute passé. "On a eu tout le désavantage du discours, on aura tout le désavantage du retentissement du procès", observait à la fin du XIXe siècle un quotidien en réaction à la décision d'un président du Conseil de poursuivre pour offense l'un de ses opposants - il s'agissait de Léon Gambetta. Cent vingt ans plus tard, le constat vaut toujours.

De voyou à pov'con. Les offenses au chef de l'Etat de Jules Grévy à Nicolas Sarkozy de Raphaël Meltz. Robert Laffont, 270 p., 19 €.


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