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Willy Sagnol ou le "débat typique français"...

Justice au singulier - philippe.bilger, 8/11/2014

Si le monde sportif avait besoin d'être rassuré et si WS auquel on demande davantage qu'un mea culpa désirait être soulagé et consolé, l'un et l'autre seraient ravis de constater que mon désabusement et ma critique ne concernent pas qu'eux. Régis Debray, pour m'abriter derrière une opinion qui sait ce qu'elle vaut, a justement rappelé, chez Frédéric Taddéï, comme le discours et la parole politiques étaient devenus exsangues à cause d'un vocabulaire raréfié et d'une expression que la liberté et la culture n'irriguent plus.

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On a les scandales qu'on peut.

Celui que Willy Sagnol (WS), l'entraîneur de l'équipe de football de Bordeaux, a suscité en évoquant "le joueur typique africain" avec ses forces et ses faiblesses est révélateur de cette manière française de pousser au paroxysme des insignifiances et de tourner souvent en dérision le grave.

C'est "un débat typique français".

A moins qu'il m'ait manqué quelque chose d'essentiel dans les propos de WS qui, devant l'émoi initié par l'inénarrable Lilian Thuram autoproclamé moraliste, s'est excusé d'avoir pu "choquer, humilier ou blesser". Je ne vois pas en quoi considérer qu'il y a une essence contrastée du "joueur africain" serait dégradant. Résumer le professionnel africain ou européen à des tendances dominantes, quand on ne lui dénie pas sa singularité d'humain, n'a rien d'indigne. Ou alors il faudrait s'interdire même les généralités les moins honteuses, les plus neutres. De penser tout simplement.

Si j'avais envie de sophistiquer la catégorie, je pourrais m'amuser à soutenir qu'il y a "un joueur typique français" qui tombe sans se lasser et donne l'impression de souffrir mille morts quand il est à terre alors que "le joueur typique anglais" reste la plupart du temps debout et pratique peu le simulacre et la comédie.

Le plus insupportable dans cette polémique médiocre est qu'elle est nourrie par des donneurs de leçons dans le milieu du sport, journalistes, commentateurs, consultants et parasites médiatiques, qui n'ont pourtant aucun titre à dénoncer.

En effet, si on voulait analyser correctement les appréciations formulées par WS, on constaterait qu'elles ont été proférées par "un bon gars, un homme bien", comme cela a été souligné par quelques-uns qui le connaissent au quotidien et confirmé ostensiblement par ses joueurs le 8 novembre, mais que sa perception n'a pas été suffisamment précise ni explicitée. Sa parole ne lui offrait pas un outil assez performant, une forme telle que le fond échapperait à toute ambiguïté. C'est la relative pauvreté du vocabulaire et la faiblesse de l'oralité qui ont été responsables de la confusion qu'avec mauvaise foi on a prétendu trouver dans son jugement sur les joueurs africains.

Cette carence qui, dans un monde de bienséance formelle, peut s'avérer dévastatrice n'est pas seulement le fait, loin de là, de WS dans l'univers sportif largement entendu, notamment dans sa part médiatique.

En dehors d'Hervé Mathoux qui n'a pas besoin de se faire remarquer par des vulgarités, quels sont ceux qui ne dégradent pas en permanence notre belle langue sur Canal Plus, puisqu'on n'a pas le choix et que pour regarder des matchs on est obligé de supporter une armada presque plus dense que les joueurs.

Le compte est trop vite fait. De Paganelli, avec ses questions ineptes et ses OK, à un Olivier Rouyer qui demeure aimablement étranger à la correction grammaticale, il y a un vivier qui ne vaut guère mieux et qui s'abandonne trop volontiers à la familiarité, voire à la grossièreté. On croit, parce qu'on est "une grande gueule", qu'on a du talent. C'est aller trop vite en besogne.

Quand je pourfends ces dérives, on me réplique avec condescendance qu'il ne s'agit que de foot et qu'on n'aurait pas à exiger le meilleur ! Ce mépris est insupportable et peu justifié quand on entend un Guy Roux, un Lionel Rosso (Europe 1), un Pascal Praud, un Hugo Lloris quand il veut bien s'exprimer, ou toujours Hervé Mathoux.

Il n'y a aucune fatalité dans ce délitement et ce déclin du verbe même ludique n'est pas inéluctable.

Encore faudrait-il que les responsables des chaînes et des services s'en préoccupassent ! Or, malheureusement, c'est le contraire. Je me souviens de mes échanges avec l'attentif et fin Alexandre Bompard il y a quelques années et plus récemment avec le léger Cyril Linette : si le premier a pris au sérieux mon inquiétude et si le second s'est moqué de l'avertissement, le résultat a été le même. On continue à récuser cette exigence : les activités de communication, qu'elles soient politique, culturelle ou sportive, devraient comporter un dénominateur commun qui est le respect de la langue, la qualité de la parole et donc l'exemplarité pour soi et pour les auditeurs et téléspectateurs. Ces dispositions sont à considérer comme des fondamentaux sans lesquels un savoir technique serait insuffisant, trop sec, trop étriqué.

Si le monde sportif avait besoin d'être rassuré et si WS harcelé depuis plusieurs jours désirait être consolé, l'un et l'autre seraient ravis de constater que mon désabusement pugnace ne concerne pas qu'eux. Régis Debray, pour m'abriter derrière une opinion qui sait ce qu'elle vaut, a justement rappelé, chez Frédéric Taddéï, comme le discours et la parole politiques étaient devenus exsangues à cause d'un vocabulaire raréfié et d'une expression que la liberté et la culture n'irriguent plus.

Alors WS n'est coupable de rien.

Ni sur le fond. Aucun mépris de l'Afrique ni des joueurs africains.
Toutes proportions gardées, cela fait écho au discours sur l'Afrique rédigé par Henri Guaino et prononcé par Nicolas Sarkozy : ceux qui en ont fait un casus belli ne l'ont pas compris. Mais les Africains lucides, si.

Ni sur la forme. Qu'avant de jeter une pierre dans le jardin de WS, chacun, du plus humble au plus puissant, s'envoie la sienne.

Pour éviter à l'avenir "le débat typique français".


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