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Quel est le plus mauvais avocat ?

Justice au singulier - philippe.bilger, 8/10/2012

Il y aurait eu une liste à établir mais qui, honnête, toutes tendances confondues, tous âges mêlés et naturellement des deux sexes, aurait en soi présenté aux lecteurs les meilleurs pénalistes.

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En matière pénale, il ne faudrait pas me forcer pour que je donne le nom des deux plus mauvais avocats que j’ai entendus. Si je m’en abstiens, ce n’est pas par peur mais parce qu’on me reprocherait d’en avoir oublié quelques-uns. Je connais bien ceux auxquels je songe et en dehors de leur médiocrité, ils ont un autre point commun : une vanité qui les rend imperméables à tout doute sur eux-mêmes. En généralisant, il me semble d’ailleurs que ce trait de personnalité représente un élément central pour déterminer si un conseil est bon ou non. L’intarissable sur son talent est clairement à rejeter.

J’ai commencé de la sorte ce billet pour faire référence au « Palmarès des avocats les plus puissants de France » établi, pour sa troisième édition, par le magazine GQ. Pour montrer aussi à quel point ce type de classement est absurde, repose sur des bases peu fiables, aboutit à des aberrations et pourrait, par dérision, être utilement remplacé par d’autres compétitions plus ineptes les unes que les autres : l’avocat le plus séduisant, le plus bavard, le plus urbain, le plus désagréable, le plus surfait, etc. On n’en finirait pas !

Quitte à tenter un « palmarès », on aurait au moins pu espérer un choix pertinent de critères, susceptibles, au moins dans un premier temps, de faciliter le partage entre excellents et passables, exceptionnels et supportables, les singularités fortes et les tempéraments classiques.

Au nombre de cinq, j’admets que deux d’entre eux (éloquence et technique) ont à voir avec la valeur de l’avocat mais les autres (pouvoir, puissance médiatique et ego) constituent une base étrange pour une évaluation sauf à soutenir, ce qui serait incohérent, que la puissance serait forcément un état distinct de la qualité et qu’il pourrait se trouver des conseils partiellement puissants et modérément compétents. Le mélange de données narcissiques et médiatiques avec une approche plus objective biaise déjà le classement.

Rien n’interdisait aux auteurs de cette évaluation largement fondée sur le qu’en dira-t-on, le « bouche à oreille », la complaisance réciproque de certains médias et de certains avocats, la rumeur judiciaire et le clientélisme de pousser plus loin leur analyse et d’ajouter l’intégrité intellectuelle et morale, l’éthique professionnelle à leurs modalités de sélection. Comble de la sophistication, ils n'auraient pas été, à mon sens, hors sujet, en s'interrogeant sur le dénominateur commun à l'avocat remarquable au prétoire comme dans la vie civile : une excellence dans la pratique mais aussi une aptitude à théoriser et à penser à partir d'elle et sur elle.

Aussi, à cause de ces lacunes, ce sont peut-être des avocats puissants qu’ils ont distingués mais incomplets et nous laissant sur notre faim d’estime, voire d’admiration.

Je n’ai pas l’intention de m’appesantir sur les incongruités de ce palmarès mais un petit exemple nous en fera percevoir l’anomalie : qui, connaissant le barreau, la parole et le monde judiciaire, aurait l’idée saugrenue d’imposer à François Saint-Pierre une 24ème place et de le faire précéder par Jérémie Assous qui pour être fringant me paraît à mille lieues du « Lyonnais » comme on le qualifie.

Cette invraisemblance est aggravée par le fait que, disposant de ce palmarès, nous apprenons que d’autres y ont été ou y reviendront, tout dépendant de la nature des affaires qu’ils auront à plaider. Pour peu qu’elles entraînent ou non un retentissement médiatique, de remarquables avocats seront exclus dans le second cas et des insuffisants couronnés dans le premier.

En réalité, contrairement à ce que laisse croire cette étude - non, cette aléatoire discrimination -, un avocat n’est pas grand par intermittence, seulement quand il y a de la lumière. Il y aurait eu une liste à établir mais qui, honnête, toutes tendances confondues, tous âges mêlés et naturellement des deux sexes, aurait en soi présenté aux lecteurs les meilleurs pénalistes. Ils l’ont été hier, ils le demeurent et pour beaucoup occuperont encore l’espace judiciaire à l’avenir. Quel surprenant arbitraire qui écarte la plus belle langue du barreau français, celle de Thierry Lévy, pour ne pas évoquer son courage et son audace sans lesquels il n’est pas de barreau exemplaire, qui néglige Luc Brossollet et qui omet Françoise Cotta ?
On a l’impression qu’un certain nombre de noms d’avocats au petit bonheur la chance se sont retrouvés confiés à la grande mansuétude du sort et ont connu la bonne fortune d’être promus sur un pavois médiatique sans qu’eux-mêmes et les lecteurs au fait du judiciaire sachent vraiment pourquoi !

Reste qu’il y a d’incontestables figures dans le lot, des avocats plus que puissants : époustouflants et qu’on ne saurait trop se féliciter que le hasard ait eu parfois la main heureuse. Ainsi, pour Eric Dupond-Moretti, Hervé Temime, Jean Veil, Pierre Haïk, Thierry Herzog, Jean-Yves Le Borgne ou Richard Malka par exemple. Pour évoquer un talent que j’ai connu dans sa promesse et qui l’a tenue, et bien au-delà, Christian Saint-Palais.

Le magazine a décidé de faire triompher dans ce palmarès Eric Dupond-Moretti et de classer Hervé Temime en deuxième position. C’est la faiblesse mais admissible, inévitable, d’une telle hiérarchie que de mélanger les genres et de faire du créateur ou de l’artiste de l’un deux le maître incontesté de tous les autres.

Dupond-Moretti est actuellement un formidable avocat mais il domine d’abord un royaume qu’il a façonné à son image, à sa parole, à son comportement. Afin de lui damer le pion, qui pourrait être assez fou pour venir sur son terrain ?

Hervé Temime a posé, sans être dépassé par quiconque, la main et l’esprit sur un monde dont l’exigence de justice et la conviction rude, intelligente et loyale sont les vecteurs principaux.

Faisons comme au Festival de Cannes : ex aequo !


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