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Une robe assassinée

Justice au singulier - philippe.bilger, 18/10/2012

Avec Me Sollacaro, on a certes assassiné une robe mais aussi, dans cette Corse à la fois magique et incompréhensible, un être dont la vie débordait et qu'il fallait réduire à rien, au silence.

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Dès l'annonce de l'assassinat de Me Antoine Sollacaro, j'ai perçu à quel point cette tragédie constituait à la fois une horreur nationale et un drame corse.

Atteinte impardonnable à l'Etat de droit et à l'incarnation éclatante qu'en est l'avocat, comme l'a justement souligné le ministre de l'Intérieur, ce crime émeut toutes les consciences, j'en suis persuadé, et suscite l'effroi devant la manifestation d'une violence homicide qui ne s'assigne plus de limites. On l'a dit, en particulier le bâtonnier Mattei, hier encore des institutions, des fonctions étaient protégées des assauts odieux parce qu'ayant en partage le bien public, les valeurs fondamentales d'une République, elles bénéficiaient d'une sorte d'immunité civilisée (Le Monde, Le Parisien , Le Figaro). Elles échappaient au sort commun de la banalisation par l'agression, par le crime.

Un avocat qu'on assassine au matin, froidement, c'est la justice aussi qui est touchée en plein coeur.

En même temps, ayant eu le privilège de requérir au moins à deux reprises devant une défense exclusivement composée d'avocats corses, j'ai ressenti d'abord à quel point il était gratifiant intellectuellement et judiciairement de le faire parce qu'en dépit d'insinuations et de préjugés, rien n'est plus proche d'un bon avocat qu'un bon avocat corse. La loyauté, l'honnêteté, la conviction et la recherche de la vérité me sont apparues comme un ciment commun et, à dire le vrai, magistrat, dans ces atmosphères et ces procès, je n'ai jamais douté de ma sûreté pendant les débats ou craint pour elle ensuite.

Me Antoine Sollacaro, à l'évidence, n'avait pas la même conception de l'audience que celle de ses confrères. Par exemple, il était aux antipodes de celle de son ami, Me Pascal Garbarini, ou de celle de Me Dupond-Moretti qui pourtant n'est pas précisément un suave dans son comportement judiciaire. J'ai pu remarquer ces différences aussi bien grâce à ma propre expérience qu'indirectement, en assistant à des fragments de procès médiatiques où la victime questionnait et plaidait dans une équipe soudée ou non.

Techniquement, avec l'oeil et l'oreille du spécialiste, mon premier mouvement était d'admettre que non seulement je ne me trouvais pas en face d'un avocat classique mais que, plus encore, Me Sollacaro n'était pas à proprement parler un avocat au sens où je l'entendais : une personnalité capable d'aller loin, mais jamais trop loin, pour ne pas tout perdre. Militant, combattant, la parole, à tort ou à raison, lui servait d'arme qu'il maniait sans prudence, sans peur. Désirait-il convaincre autrui, notamment les magistrats qu'il n'hésitait pas à rudoyer, à offenser - toutes ses indignations et ses colères n'étaient pas absurdes - ou était-il possédé par une telle rage de convaincre qu'elle lui suffisait, d'une certaine manière ? Il lançait ses arguments, ses dénonciations, ses démonstrations comme autant de boulets de canon, de rhétorique dont, d'abord, on tentait de se protéger.

Mais si, après tout, c'était aussi cela, défendre ? S'il y avait mille bonnes façons, toutes différentes, de défendre mais une seule mauvaise ? Si cette tornade, presque cette violence, dont on percevait qu'elles ne se rapportaient pas à son caractère mais à sa passion de détruire les évidences adverses, représentaient la méthode qui lui convenait ? et qui au-delà d'une quelconque tactique - discipliner Me Sollacaro en le faisant se plier à un esprit de groupe relevait de l'inconcevable, il suffisait de voir cette plénitude d'être et cette liberté en mouvement ! - fonçait dans le bloc à convaincre comme dans le tas, et au fond ne s'attachait qu'à l'exigence de "passer" qui obscurément était de "casser". La réussite venait quand le conseil et sa vigueur, sa ferveur et son talent prenaient le pas sur le nationaliste et pouvaient être entendus et acceptés par toutes les intelligences et sensibilités.

Horreur nationale et drame corse. Non pas que je tienne à opposer le continent à la Corse mais j'ose tout de même, devant les réalités belles ou sombres de cette île que j'aime, adopter une posture de réserve et de discrétion. Il y a des secrets qui nous demeureront à jamais interdits, et je le crains aussi, aux enquêteurs et aux magistrats.

Il y a des afflictions, des compassions et des solidarités authentiques mais, probablement aussi, des hypocrisies et des aigreurs masquées.

Il est vain de chercher, pour nous qui sommes à Paris, les mobiles possibles, plausibles de ce crime. Un plaideur mécontent, une vengeance politique, un ressentiment de longue date, des lignées antagonistes sans fin à cause de la réciprocité du sang versé, des affaires immobilières puisque Me Sollacaro semblait s'intéresser à ce secteur, un épisode, une broutille culminant en haine et suscitant cette mort atroce ?

Il serait sot d'aborder la Corse compliquée avec des idées simples. Mais je prends le risque de m'aventurer sur un sujet sensible.

Quand BFM TV m'a appris l'assassinat et m'a demandé une réaction, j'ai été atterré mais tout au fond de ma tête, pas stupéfié d'étonnement. L'homme, l'avocat, le citoyen Sollacaro ne se laissaient pas oublier. Trop de force, trop de courage, l'ambiguïté n'était pas son genre, on ne pouvait pas faire comme s'il n'existait pas. Il gênait sans doute dans tous les sens du terme. On m'aurait informé de la disparition d'une multitude d'avocats que je n'aurais même pas, un millième de seconde, relié l'odieux du crime à la nature de ces personnalités.

Avec Me Sollacaro, on a certes assassiné une robe mais aussi, dans cette Corse à la fois magique et incompréhensible, un être dont la vie débordait et qu'il fallait réduire à rien, au silence.

Et une voix.


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