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La beauté, une illusion ?

Justice au singulier - philippe.bilger, 21/09/2013

Si la beauté est une illusion, la vraie laideur sera une terrifiante et constante réalité. Epargnons-nous cette sombre perspective.

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Il y a des interrogations qu'il faut savoir garder sous l'esprit parce que les réponses ne vont pas de soi et qu'à peine une certitude approchée, une autre se dissipe.

Le Monde, le 14 septembre, a consacré une double page stimulante, sous l'intitulé : Beauté capitale, à l'opinion de cinq personnalités "parlant de la manière dont la question du beau intervient dans leur travail et dans leur vie".

Si je n'ai pas été convaincu par Caroline Champetier : "C'est une forme d'énergie", Michel Virlogeux : "La beauté est une affaire de proportions" et Caroline Eliacheff : "Dans l'éducation, le beau est associé au bien", même en tenant compte de l'univers professionnel de chacun, j'ai davantage été séduit par Christian de Portzamparc énonçant "qu'il part souvent du laid qui nous submerge". Il y a dans cette perception à l'évidence une mine à creuser.

Enfin, j'ai été enthousiasmé - cela m'arrive parfois - par un texte à la fois éblouissant et profond de Thierry Lévy soulignant que "la langue n'est belle que quand elle touche juste".

A suivre son argumentation, l'idéal de la décision parfaitement juste étant impossible à atteindre, la beauté du langage est perceptible quand celui-ci entraîne une modification du rapport de forces, permet à ceux qui détiennent la clé du procès de sortir de leur rôle conventionnel pour se laisser gagner par une conviction qui les influence parce que précisément elle n'est pas gangrenée par la rhétorique mais inspirée par la vérité.

Je suis touché, quand on apprécie le formidable combattant judiciaire que Thierry Lévy sait être, par sa conclusion qui fait d'une forme de réconciliation la preuve de l'excellence et de la validité d'une langue, celle-ci, pour l'avocat ayant le dernier mot, tentant de percer les mystères et les ombres étrangement présents même quand l'essentiel a été dit et débattu.

Il me semble qu'en fuyant une approche banale du sujet, on a éliminé peut-être le coeur du questionnement sur la beauté. Cette personne est-elle belle ou non ? Si beaucoup la trouvent belle, pourquoi ? Pourquoi telle autre, unanimement, est-elle considérée comme laide en profitant, quelquefois, de l'intuition de Christian de Portzamparc ? En parvenant à faire de sa médiocrité esthétique une force, un charme, une aubaine et le moyen d'innombrables conquêtes comme par exemple Serge Gainsbourg auquel le regretté Gilles Verlant avait consacré une si magnifique biographie.

Le poncif qui consiste à alléguer que la beauté n'est que dans le regard de l'autre ne me satisfait pas et me laisse sur une frustration. C'est confondre la beauté avec l'amour et, à l'extrême limite, accréditer l'idée qu'elle ne serait qu'une illusion fabriquée par le besoin d'admirer ce qui objectivement ne serait pas admirable.

Cette vision au demeurant serait partiellement lucide puisqu'elle saurait encore dissocier la subjectivité de sa relation éblouie du caractère perfectible de la réalité physique de l'autre. Alors qu'il existe - nous en connaissons tous et c'est en même temps touchant et un peu ridicule - des humains tellement plongés dans l'adoration de l'élu qu'avec sincérité et une allégresse sans pareille ils lui prêtent toute la beauté du monde. Ce sont les autres qui le ou la regardent qui font la différence mais qu'importe à l'amoureux, son monde est le seul qui vaille !

Pour ma part, j'ai toujours éprouvé le besoin, devant le spectacle de la beauté humaine indéniable ou discutée, de rechercher ce qui tenait à l'arbitraire d'une dilection incommunicable mais aussi à l'objectivité d'une contemplation assurée de pouvoir justifier son ravissement. Cette passion de mêler, malgré le fluctuant apparent du jugement esthétique, des certitudes démontrables et des fulgurances intimes, objectivité et subjectivité, m'est toujours apparue comme un bonheur de l'esprit et de la sensibilité. Sans doute explique-t-elle en partie mon inconditionnalité admirative pour Marcel Proust qui a poussé jusqu'au génie la compréhension et l'explication de sensations et d'impressions que d'autres trop paresseux se refusaient à élucider.

Donc il y a des beautés, visage, corps et allure, qui sont heureusement à portée d'une preuve. Ce qui rend l'exercice encore plus sophistiqué est de constater qu'il y a des superficialités physiquement irréprochables et pourtant privées de ce qui fait à mon sens la beauté qui est vie, intensité, lumière, regard, quasiment intelligence venant animer, irriguer, mettre en mouvement le bloc qui sans eux serait opaque.

Il est d'autant plus important d'accepter l'idée que la beauté n'est pas une illusion, une construction livrée à la seule discrétion de celui qui l'invente que cette conception dangereuse fait des ravages dans le domaine culturel et artistique. En effet, à partir du moment où on s'affranchit de la charge de pouvoir offrir à l'autre des justifications tangibles pour admirer, on s'égare.

C'est le règne d'autarcies débridées qui se croient autorisées à proclamer que la beauté forcément est ce qui vient de sortir d'eux-mêmes. Les horreurs, les inutilités ont droit de cité. Le nombre de livres, de films, de tableaux, d'objets qui se fondent sur leur seule existence pour se légitimer parce que leur nécessité est nulle !

Si la beauté est une illusion, la vraie laideur sera une terrifiante et constante réalité.

Epargnons-nous cette sombre perspective.


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